Narcisse et Echo : système d’emprise et Dissociation.
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Petit focus sur les liens qui existent entre le narcissisme, l’emprise et la dissociation traumatique.
La dissociation traumatique a plusieurs facteurs, plusieurs causes, le système de l’emprise est une.
Analysons ici l’articulation à travers les figures de Narcisse et Echo, le mécanisme de l’emprise et le fonctionnement psychologique.
Le système de l’emprise ne pouvant pas exister sans qu’il y ait narcissisme, nous utilisons là les figures d’Ovide pour illustrer deux pathologies du lien qui se rencontrent d’un côté Narcisse, de l’autre côté Écho.
Narcisse : jeune homme extrêmement fier, orgueilleux, qui est également doté d’une beauté tout à fait exceptionnelle, mais qui ne se connaît pas lui-même car son image lui a été cachée. Il ne s’est jamais « rencontré ». Sa survie psychique dépend du regard admiratif des autres qui lui servent de miroir. Sa chute survient lorsqu’il tombe amoureux d’une image qu’il ne reconnaît pas comme être la sienne : il se perd dans le reflet.
Écho : Une nymphe extrêmement bavarde condamnée par Junon à ne plus jamais pouvoir délivrer sa propre parole, ni même une parole libre. libre, avoir de parole propre. Elle est ainsi réduite à la répétition du dernier mot entendu. Privée de verbe original, elle est symboliquement privée de pensée autonome et de désir personnel, dépérissant par manque de retour amoureux.
On a donc d’un côté ce Narcisse, qui est totalement ignorant de ce à quoi il ressemble, qui ne se connecte qu’au travers du regard des autres et puis cet Echo qui petit à petit est privé de la parole et de libre arbitre.
Narcisse et Echo vont se rencontrer. Echo va tomber follement amoureuse de Narcisse. Narcisse trouve qu’ Echo est doté de très peu d’intérêt. Narcisse va délaisser Echo, elle va finir par dépérir complètement. Quant à Narcisse ne se reconnaissant pas dans son propre reflet, va tomber éperdument amoureux de sa propre image. En quête d’amour impossible il va s’y noyer, il va s’y perdre.
Le mécanisme d’emprise naît de la rencontre de deux narcissismes défaillants (issus de l’enfance) :
La faille de Narcisse : qui ne se connaît qu’au travers de l’autre, qui ne se croit important, désirable, fier d’être ce qu’il est, un enfant dont les besoins ont été satisfaits sans processus de détachement/frustration sain. Il n’a pas intégré la temporalité ni l’altérité. L’autre n’est pour lui qu’un objet utilitaire destiné à combler un vide ontologique.
La faille d’Écho : une personne ayant manqué de sécurité affective ou de reconnaissance. Elle cherche désespérément sa légitimité à travers le sacrifice et le plaisir qu’elle donne à l’autre. Elle ne « cherche » pas les Narcisse, mais elle n’a pas les ressources pour s’en protéger. Elle qui ne va être là que pour l’autre donc soit flatter, soit lasser la personne avec laquelle elle tente d’entrer en relation.
Rappel :
Le terme « narcissique » est aujourd’hui utilisé à tort pour désigner un simple égoïsme ou de quelqu’un de prétentieux ce qui est souvent de très exagéré.. En réalité, le narcissisme sain est une structure complexe : c’est une conscience de soi équilibrée qui permet de respecter ses propres limites tout en reconnaissant celles de l’autre, dans un échange mutuel de besoins et de désirs. Il se forge durant la petite enfance à travers deux piliers : L’attachement (présence de figures sécurisantes qui répondent aux besoins primaires, affectifs et de reconnaissance de l’enfant) et une structure limitante et cadrante respectant un juste milieu (satisfaire l’enfant pour le sécuriser, en gardant des limites structurantes).
En revanche, si les figures d’attachement viennent à manquer, si elles sont faillibles ou fragilisées, l’enfant perd ses repères et sa construction va s’en retrouver elle aussi vulnérabilisée. Cela va créer ce narcissisme que l’on appelle « fragilisé » ou « défaillant ». Ça créer dans la construction de l’individu, un manque, un besoin, souvent extrêmement profond, Un vide existentiel, une peur chronique, du rejet et de l’abandon. Cela va l’amener à une quête infinie, pour combler ce qui lui manque le plus. Il va essayer de le combler, soit en se mettant à la disposition de l’autre, soit, au contraire, en essayant d’aller capter l’autre.
Si je reprends mes deux figures : Narcisse souffre d’un déficit de connaissance de soi, une image tronquée, sa « vérité » a été remplacée par une image sociale faite de flatteries et d’admiration. Il est totalement dépendant du regard de ses compagnons pour se sentir exister. Il est une coquille vide qui a besoin de l’éloge pour tenir debout.
Écho subit une forme de « mort psychique » par la perte du langage comme une extinction du « Je », sa communication devient purement mécanique (le sens du mot « écho »). En répétant les mots de l’autre, elle pense entrer en relation et satisfaire son interlocuteur. Elle devient un pur miroir sonore, s’effaçant derrière la voix d’autrui.
L’un cherche un miroir pour voir sa gloire, l’autre cherche un maître à qui renvoyer ses propres mots pour exister un tant soit peu.
Le système d’emprise va reposer sur une rencontre de deux individus dans une blessure narcissique. Ils ont tous deux un besoin de compenser cette blessure, un besoin immense de l’autre comme un contrat implicite mais asymétrique : Narcisse qui a une vision de lui-même assez grandiose et promet la protection et l’amour (sous condition de soumission totale) c’est le petit enfant non encore détaché qui a l’impression d’avoir un pouvoir complet sur l’autre. Écho qui promet d’être satisfaisante et dévouée (en espérant la reconnaissance) et tentent de trouver une place, tentent de trouver une légitimité jamais satisfaites enfant.
Le système d’emprise ne commence donc pas par une agression, mais par une illusion d’engagement mutuel.
Écho est sincère : sa promesse est un don de soi authentique, Narcisse est conditionnel : sa promesse n’est qu’un leurre. Il ne donne que si Écho se soumet parfaitement. C’est le contrat du : « Je t’aimerai, si… » (si tu me respectes, si tu me satisfais, si tu ne me déçois jamais).
la relation se transforme rapidement en un mécanisme de contrôle quasi-pavlovien :
Narcisse maintient son pouvoir par un système de récompense/sanction. Pour maintenir sa domination et calmer sa peur de l’abandon et surtout la satisfaction immédiate, il est dans cette exigence. il veille à ce qu’Écho ne réussisse jamais totalement à le satisfaire et qu’elle ne soit jamais à la hauteur. Même si sa réponse est parfaite, il la dévalorise pour lui faire croire qu’elle a mal compris ou mal agi. Il utilise le dénigrement et la dévalorisation systématique, manque de respect, ne fait pas assez attention, n’écouter pas. Narcisse sait qu’il n’existe que par l’autre. Si Écho part, son monde s’effondre. Pour éviter cela, il est prêt à la destruction. En maintenant Écho dans un état de dette et d’échec permanent, il garantit son pouvoir et s’assure qu’elle ne le quittera pas. Les narcisses n’ont pas de temps à perdre. Aussi, ils vont aller chercher une personne qui serait là pour les satisfaire, et s’ils ne sont pas immédiatement satisfaits, ils changent de proie.
Echo, bien évidemment, croit en la promesse qui a été faite, et elle poursuit à satisfaire systématiquement Narcisse, parce qu’elle demeure convaincue que s’il y a eu promesse à un moment, la promesse peut être remplie. Aussi, elle va être dans cette quête, perpétuelle de bien satisfaire Narcisse, comment le combler et comment recevoir ce qu’elle en attend. C’est une quête qui est impossible. Elle ne pourra jamais satisfaire Narcisse (c’est d’ailleurs ce qui permet au système de se maintenir), mais même si elle va recevoir un compliment, un sourire, une remarque plutôt agréable, c’est le moyen pour Narcisse de renforcer encore son contrôle, donc de renforcer le système de l’emprise. Si Eco ne satisfait pas Narcisse, elle sera donc punie, elle est dénigrée, dévalorisée, rejetée, maltraitée.
Face à l’inacceptable et à la violence (verbale ou psychique), la victime (Écho) met en place un mécanisme de survie : la dissociation.
Echo va perdre, confiance en elle, son estime de soi, elle va se sentir dévalorisation, en incapacité de penser, d’agir. Elle perd son échelle de valeurs (ne sait plus distinguer le tolérable de l’intolérable). Elle entre dans la peur d’agir, dans le doute, dans la honte de ne pas arriver à satisfaire, de ne pas arriver à faire plaisir, de ne pas arriver à être à la hauteur des attentes, sans pouvoir, combler celui qui a fait cette promesse, sans que jamais elle ne se réalise.
Elle va être dans une forme d’isolement et de souffrance. Elle va s’éloigner également de son entourage proches, sa famille, ses amis. Cet isolement est causé également par Narcisse, il ne se gêne pas pour critiquer tout ce qui est autour d’Echo.
Dans ce système dans lesquels il n’y a ni équité, ni honnêteté, ni sincérité, il y a simplement appropriation par Narcisse de Echo. Il y a domination, néantisation petit à petit de Echo par Narcisse. Ça peut aller jusqu’à la destruction.
Narcisse utilise l’autre pour exister, sans le considèrer. IL n’a comme pouvoir, puissance ou contrôle, que celui que l’autre lui a abandonné involontairement à un moment. Et ce secret-là, s’il est révélé à l’extérieur du système par une Echo, qui sortirait du système, ce serait un effondrement complet pour Narcisse. Pour résister à l’effondrement, il est prêt à tout, et il est prêt, entre autres, à détruire complètement Echo. C’est-à-dire que plus Echo va être en capacité de comprendre qu’elle est dans un système qui est totalement destructeur pour elle, et plus Narcisse va, refermer ce système autour d’elle, générant de plus en plus de peurs, de plus en plus d’incompréhensions, de doutes, de honte, et de culpabilité. Et c’est là qu’on en arrive à la dissociation traumatique. Parce que vivre dans un tel système, qui se met en place relativement, rapidement, mais qui peut durer extrêmement longtemps donc envahir complètement l’espace mental, psychique,, émotionnel, relationnel et professionnel de Echo. Il faut pouvoir résister, il faut pouvoir tenir bon face dans ce que met en place Narcisse, à la fois de posséder Echo, et à la fois de l’empêcher d’être un individu à part entière. Le mécanisme de dissociation prend place comme système de protection, de survie, face à ce qui est incompréhensible, face à l’inacceptable, face à la culpabilité immense, aux pics de violence qui créent de la sidération. La personne va se scinder, se couper d’elle-même. Elle est dans une espèce de perte de puissance de vie. Même les événements les plus douloureux, on va finir par ne plus les ressentir, en les banalisant, en les minimisant, en étant incapable d’avoir une espèce d’échelle de ce qui est de l’ordre d’acceptable. Ainsi beaucoup de victimes continuent à avoir une vie, en apparence, normale. Elles sortent de chez elles, travaillent, elles ont une sorte de vie sociale, elles s’occupent de leurs enfants quand elles en ont, mais elles le font de manière très mécanique, de manière très robotisée. C’est d’ailleurs souvent lorsque la dissociation traumatique s’estompe, que ce flot émotionnel va remonter, faisant passer Echo, en apparence, d’une personne assez, assez froide, assez distante par rapport aux événements, à une personne qu’on va qualifier facilement d’hypersensible parce que tout ce flot d’émotions va devenir tout d’un coup débordant.
Narcisse ne cherche pas réellement la satisfaction de ses besoins. Sa véritable « jouissance » réside dans le contrôle. Il a besoin d’une proie qui accepte sa verticalité (domination) pour se sentir exister.
Écho croit que si elle remplit sa promesse de dévouement, Narcisse finira par combler son vide affectif.
C’est cette « illusion de réparation » mutuelle qui verrouille le système, jusqu’à ce que la réalité de la destruction ou de la dissociation ne devienne inévitable.